OPPOSÉS


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Depuis les formes les plus archaïques de la pensée, jusqu’en ses schèmes les plus abstraits, se retrouvent des oppositions (chaud-froid, bas-haut, civilisé-barbare, homme-femme, plein-vide, homogène-hétérogène, etc.). Une même intuition philosophique semble partagée en de nombreuses civilisations: l’être humain ne connaît la réalité qu’à travers des aspects opposés. Mais où situer l’être des oppositions? Dans les choses, ou dans le langage? Reflètent-elles l’organisation du monde ou celle de notre pensée? Signifient-elles notre impuissance radicale à atteindre en soi une vérité, ou nous invitent-elles secrètement, derrière leurs déroutants conflits, à pénétrer l’énigme de l’être? La question des opposés est une des plus denses philosophiquement et se trouve posée dès les formulations les plus «archaïques» de la pensée grecque.

En Occident, il revient probablement aux pythagoriciens d’avoir les premiers tenté philosophiquement la constitution d’une table des opposés — table à deux colonnes, définies à partir du couple limité-illimité repris d’Anaximandre. Le pythagorisme semble d’ailleurs s’être surtout intéressé à faire jouer entre ces oppositions des correspondances analogiques et symboliques, comprises comme liens entre les différentes régions de la nature: monade-dyade (opposition archétype), impaire-paire (opposition arithmétique), point-figure (opposition géométrique), grain-intervalle (opposition physique), masculin-féminin (opposition symbolique), etc. Si toute la pensée grecque travaille de telles oppositions, Aristote est le premier à les étudier dans leur réalité formelle. Il distingue quatre types d’oppositions: les relatifs (par exemple, double-moitié), la privation (cécité-vue), la contrariété (bien-mal), la contradiction (repos-mus). Les analyses d’Aristote visent ainsi une élucidation des questions philosophiques antérieures formulées en termes d’opposés, notamment la question du même et de l’autre dans la philosophie de Platon. Sur le plan formel, on peut souligner deux apports majeurs d’Aristote: d’une part, il propose un classement des types d’oppositions à partir de la force de la négation que chacun de ces types met en jeu; d’autre part, il distingue entre les oppositions de termes et les oppositions de propositions. L’étude des propositions opposées l’amène à dégager une série de lois de transformations logiques, qui en relient divers types dans un ensemble systématique. Pour cela, il s’appuie sur une élucidation logique de l’affirmation et de la négation, puis sur le jeu des différences qui séparent les énoncés universels des énoncés particuliers. Ultérieurement, les logiciens distingueront les propositions subcontraires et subalternes, l’ensemble formant ce qu’il est convenu d’appeler le carré logique de l’opposition.

Mais de tels éclaircissements du statut logique de l’opposition — inscrits dans les cadres des principes de l’identité, de la non-contradiction et du tiers exclus — sont loin d’épuiser la problématique des oppositions. Elle ne saurait être réduite à une question syntaxique, ni même linguistique.

Nombreux sont les essais pour réduire, par-delà son approche strictement logique, l’être des oppositions à une réalité psychologique, voire organique ou physique (par exemple en le ramenant à une opposition de comportements telle que fuite-recherche, avance-recul, conditionnements positifs ou négatifs, ou bien encore en le rapportant à la symétrie du «corps propre», ou bien à la dissymétrie fonctionnelle digital-analogique des deux encéphales, etc.). De telles réductions sont en fait circulaires. À l’inverse, des essais spéculatifs ramènent la diversité des aspects opposés de la nature à un couple fondamental de principes. En Chine, la structure transformelle du Yi jing repose sur le couple originel créateur-réceptif, imagé par l’opposition continu-discontinu. En Grèce, Anaximandre postule au fondement de la nature le couple limité-illimité. La philosophie ultérieure tentera de saisir les oppositions comme reflétant l’adéquation des structures de l’être et du connaître: soit de façon mystico-spéculative (par l’opposition monade-dyade chez les pythagoriciens), soit de façon strictement ontologique (sur la base de l’opposition être-non être de Parménide), soit encore dialectique (selon le mélange du même et de l’autre chez Platon), ou épistémique et cognitive (toute opposition étant rapportable au couple un-multiple selon Aristote). Ni empirique ni spéculative, il faut mentionner une troisième approche possible de la question de l’être des opposés, approche qu’on peut dire «cathartique». Cette troisième attitude tend à comprendre immédiatement les opposés comme des limites de la pensée. En Grèce, la philosophie d’Héraclite tendait à cette suggestion de l’impensable à travers la mise en parallèle systématique des opposés. «Le divin est jour et nuit, hiver et été, guerre et paix, surabondance et famine» (fragm. 36). Le souci de cette troisième voie consistera à lever cette limitation liée aux opposés pour faire l’expérience d’une réalité supramentale. Transcender cette limite exigerait de l’être humain une transformation de conscience.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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